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samedi 25 septembre 2010
Par La rédaction, le
samedi 25 septembre 2010 | Textes
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Ariane Lüthi est l'auteur de Vers une poétique de la note (Zurich, Druckerei der Zentralstelle, 2007) et Pratique et poétique de la note chez Georges Perros et Philippe Jaccottet (Éditions du Sandre, 2009). Elle a participé à divers ouvrages collectifs, et a publié, avec Sylvain Kerandoux, une édition du Flaubert de Maupassant (La Part commune, 2007). Elle collabore entre autres à Acta fabula, ALKEMIE (Timisoara), CCP, Euresis, Europe, Revue de Belles-Lettres (Genève) et Variations (Berne). À paraître en 2010 : Joseph Joubert (La Part commune).
Image : Caspar David Friedrich, Moine au bord de la mer (1809-1810), © BPK, Berlin, Dist RMN – Jörg P. Anders.
Ariane Lüthi
Chez l’artiste en son absence
Le Quantique des quantiques d’Alberto Velasco
Certains écrivains vivent et meurent dans l’ombre, et leur vie ne commence pour nous qu’après leur mort. Quinze ans après le décès d’Alberto Velasco (1963-1995) paraît ainsi une vingtaine de nouvelles de cet auteur qui n’avait jamais rien publié de son vivant. Qui était ce jeune créateur, écrivain et plasticien homosexuel mort du sida à l’âge de trente-deux ans ? Fils d’un ouvrier et d’une femme au foyer espagnols, Alberto Velasco grandit en banlieue parisienne ; élève brillant, spécialement doué pour le dessin et l’écriture, il entre en 1983 à l’École normale supérieure, en section histoire. Cinq ans plus tard, il se révolte contre l’institution et quitte la rue d’Ulm. En 1988, il découvre sa séropositivité et se jette dans la photographie, l’assemblage, la peinture, la sculpture, sans pour autant abandonner l’écriture qui restera toujours pour lui une activité parallèle à la création plastique. Sa santé décline constamment, le corps ne fonctionne plus comme autrefois, mais il résiste. C’est durant ces années de lutte qu’Alberto Velasco écrit Le Quantique des quantiques. Quelques mois après son achèvement, le 25 septembre 1995, il succombe à un sarcome de Kaposi diagnostiqué trop tard. Ses œuvres et objets sont dispersés chez une vingtaine de ses amis. Lire la suite
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mardi 21 septembre 2010
Par La rédaction, le
mardi 21 septembre 2010 | Textes
La Revue littéraire n°49 (à paraître en octobre)
Henry de Montherlant est mort le 21 septembre 1972, il y a précisément trente-huit ans aujourd'hui. Christian Lançon raconte ses derniers instants.
Christian Lançon. Né en 1957. A collaboré à une dizaine de journaux et revues. Amateur de pamphlets, il se frotta au genre avec Une taupe chez Chirac (Les Belles-Lettres, 1997) et cosigna avec Dominique Lacout un hommage à un expert en la matière, La mise à mort de Jean-Edern Hallier (Presses de la Renaissance, 2006).
Christian Lançon
La dernière journée de Montherlant
J’ai vécu comme j’ai voulu ; je mourrai comme il me plaira.
(Pétrone, dans Quo Vadis de Henryk Sienkiewicz.)
Au début de 1904, Riry, garçonnet de huit ans, se voit offrir par sa grand-mère une édition pour la jeunesse de Quo Vadis, le roman du Polonais Sienkiewicz qui fait alors fureur. Les malheurs de la jeune Lygie, chrétienne des catacombes persécutée par l’horrible Néron, feront vibrer, pense la pieuse dame, la fibre catholique du petit garçon. Grossière erreur. Son petit-fils saute les pages consacrées à l’apôtre Pierre et s’enflamme pour l’hédoniste Pétrone, l’« arbitre des élégances » de la cour de Néron, dont il adopte illico l’excitant programme : faire de sa vie une œuvre d’art. À douze ans, révélation : son héros a existé. Il a même signé un roman quelque peu canaille, Le Satiricon, dont Riry va faire ses délices. Plus tard, en lisant Tacite, il découvrira à quelle source Sienkiewicz a puisé. Il comprendra surtout que l’auteur de Quo Vadis a sacrément brodé : le portrait de Pétrone dans les Annales ne fait pas trente lignes. Mais Riry se soucie de la vérité historique comme de son premier biberon. Il a tôt fait de trancher, le seul et vrai Pétrone, c’est celui de Quo Vadis, et ce, pour une raison irrécusable : avec lui, son imagination galope bien plus loin qu’avec celui de Tacite. Lire la suite
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mercredi 8 septembre 2010
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mercredi 8 septembre 2010 | Textes
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Marie-Magdeleine Lessana est psychanalyste et écrivain. Elle est l'auteur d'essais, dont Malaise dans la procréation (Albin Michel, 1998), Entre mère et fille : un ravage (Pauvert, 2000) ou Marilyn, portrait d'une apparition (Bayard, 2005), et de romans : Chambre d'accusation (Pauvert, 2002), Ne quittez pas (Maren Sell, 2006), Mon frère (Ramsay, 2009).
Photographie : le crash du G-ADVA CAPRICORNUS d'Imperial Airways, le 24 mars 1937 à Ouroux (source).
Marie-Magdeleine Lessana
Forest traverse les nuées du vieux vingtième siècle
Philippe Forest, Le Siècle des nuages
(Gallimard, 560 pages, 21,50 euros)
En refermant ce livre on regarde les nuages et le ciel autrement. Ou plutôt se ravive l’acuité de certaines visions éblouissantes de ciels incroyables, nuages élevés en cheminées vaporeuses gigantesques, filaments étirés par les vents comme des cheveux d’ange, coucher de soleil sur l’océan où l’horizon s’épaissit de rouge, parfois de vert ou de noir, gros nuages sombres annonçant l’orage sur la plaine ou vus de la fenêtre, ou d’un hublot d’avion de ligne, présences singulières en apparence solides au milieu desquelles l’autocar volant plonge ; ces nuages splendides et fugitifs qui ont frappé nos yeux ont laissé des souvenirs dont l’impact esthétique s’est dissous avec eux. La lecture de ce livre les fait revenir aigus. Au milieu d’eux, nous sommes embarqués dans la langue de Philippe Forest, raffinée, précise, sensuelle, aux phrases longues au rythme chantant. Optant pour le participe présent tout au long de ces pages, nous entraînant avec lui à suivre un homme qui traversa le « vieux vingtième siècle », comme il se plaît à le nommer, le siècle des nuages, ce monsieur étant son père, mort, tombé d’un coup sur la face, rue de la Procession à Paris un 26 novembre 1998. Le narrateur, fils, écrivant le roman de lui, personnage énigmatique, impénétrable, à quiconque et premièrement à lui-même, n’ayant pas cherché à trouver la raison du fil de sa vie, de ses choix, ni de sa vraie passion, l’aéronautique – aventure pionnière de ce « vieux vingtième siècle » –, pilote instructeur lors de la Deuxième Guerre mondiale, à la fin, puis pilote de ligne à la compagnie Air France, parce qu’il était « de son temps », homme honnête, droit, légaliste, catholique pratiquant, sans aucun mysticisme, incarnant des valeurs qui comportaient l’effort, l’application, la rigueur, la fidélité, même l’humilité, mais pas le doute. Philippe Forest écrit le roman de la vie de son père, dit banalement, et il écrit un roman du vingtième siècle, siècle de l’aviation et du cinéma. Car l’aéronautique est un véritable cinéma sublime, enthousiasmant, dangereux, et finalement monotone, au milieu de ceux-ci qui, eux, ne vieillissent pas, ne torturent pas et ne déçoivent pas : les nuages. Le narrateur, en place de fils qui semble payer son tribu à la mémoire d’un père, dont il a la même voix, les mêmes yeux, peu connu de lui et d’un siècle qui le dégoûte plutôt, cherche à construire une raison à ce géniteur. Il fait partir sa vocation de l’aéronautique ; un jour de mars 1937, son père, jeune homme ayant alors seize ans (je suis contaminée par le participe présent, décidément), aurait pu, ou aurait dû, assister au crash désastreux d’un hydravion de l’Imperial Airways amerrissant sur la Saône à Mâcon, ville où le garçon grandissait, qui percuta la montagne alentour, tuant passagers et pilotes. La contemplation de la carlingue éventrée et des cadavres aurait décidé pour lui. Lire la suite
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mercredi 18 août 2010
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mercredi 18 août 2010 | Textes
La Revue littéraire n°48 (septembre 2010)
Steven Sampson est né en 1957 à Milwaukee, aux États-Unis. Après avoir étudié la littérature anglo-américaine à Harvard et le journalisme à Columbia, il a travaillé pendant dix ans dans l’édition à New York. En 2008, il a obtenu un doctorat à Paris VII pour une thèse sur Philip Roth. Il a récemment achevé un essai littéraire, Corpus Rothi, qui défend l’idée que l’œuvre de Roth peut être lue comme une parodie du Nouveau Testament avec Philip Roth dans le rôle du Christ. Pour l’instant, Corpus Rothi reste inédit. Collabore à La Revue littéraire (ici et là) et à L’Infini (« Le Rouge et le Porte-noir », à propos de Portnoy et son complexe, numéro 109, hiver 2010).
Photographie : Bret Easton Ellis (© Broadsheet Melbourne).
Steven Sampson
Imperium californium
Imperial Bedrooms de Bret Easton Ellis
(Alfred A. Knopf, New York, 2010. Traduction française : Suite(s) impériale(s), traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina, Robert Laffont, « Pavillons », 234 pages, 19 euros (en librairie le 16 septembre).)
You can checkout any time you like,
but you can never leave !
« Hotel California », The Eagles
(« Tu peux régler la note quand tu veux, mais tu ne peux jamais partir ! » Traduction de l’auteur.)
La Californie est un pays virtuel, un état d’esprit. C’est un hôtel où les chambres ne peuvent être louées : elles sont déjà vendues. Un club dans lequel les membres naissent et demeurent toute leur vie. À l’Hôtel California, la seule vie qui mérite d’être vécue est celle qui est réfléchie. Nous prenons bien sûr ce mot dans son sens physique : le reflet qu’un corps peut jeter sur un autre, ou sur une pellicule. À l’intérieur du club, les caméras tournent en permanence, comme dans Loft Story. Les lofteurs sont eux-mêmes les propriétaires du loft, les producteurs de l’émission dont ils détiennent tous les droits. Lorsque, de temps en temps, l’un d’entre eux se fait éjecter, il meurt. Extra muros, les caméras ne tournent pas, on n’est pas filmé, on n’existe plus. Lire la suite
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jeudi 13 mai 2010
Par La rédaction, le
jeudi 13 mai 2010 | Textes
La Revue littéraire n°46, mai 2010
Alain Nadaud est né à Paris en 1948. Auteur d’une vingtaine de livres (romans, essais, nouvelles), il a été éditeur, directeur du Bureau du livre de l’Ambassade de France en Tunisie et attaché culturel au Consulat général de France à Québec. Il vit actuellement en Tunisie. Derniers ouvrages parus : Les Années mortes (Grasset, 2004), Le Vacillement du monde (Actes Sud, 2006), Si Dieu existe (Albin Michel, 2007) et Le Passage du col (Albin Michel, 2009). À paraître en octobre 2010 : La Plage des demoiselles (Éditions Léo Scheer).
Dans La Revue littéraire : n°5 (août 2004) et n°6 (septembre 2004).
Photographie : Georges Salameh, La Tour de Babel muette.
Alain Nadaud
Exegi monumentum 1
Je pose à l’instant même – c’est-à-dire rien moins qu’au moment où ces lettres se forment – la première pierre d’un ouvrage dont j’ignore tout : d’abord, si j’en viendrai à bout – mais ça j’ai l’habitude ! Ensuite, quel sera le nombre de semaines, sinon de mois, qui me seront nécessaires pour en ajuster les éléments ; enfin, s’il sera de format réduit ou de vastes proportions, de bel appareil et à l’aplomb, avec des pierres bien ou mal équarries. C’est que je cours aussi le risque qu’il ne dépasse jamais le stade de la simple cabane de chantier.
Mais, avant de décrire la forme que prendra cet ouvrage au fur et à mesure de sa construction, il me faut évoquer le terrain que j’ai choisi. Enfin, « choisi » est un bien grand mot ! Disons, plutôt, le lot tel qu’il m’a été imparti.
Par pudeur, je tairai le nombre de mois, sinon d’années, que le bureau du cadastre a mis pour accéder à ma demande, et à combien de reprises les plans que j’ai proposés ont été retoqués. À chaque fois, retour à la photocopieuse, mise sous enveloppe d’une nouvelle version de l’ouvrage, attente au guichet de la poste pour procéder à son affranchissement… Sans nouvelles, et timide comme je le suis, il faut que je me fasse violence pour appeler la secrétaire au téléphone : de façon invariable, on me répond que la personne en charge du dossier est soit déjà en ligne, soit en rendez-vous ; ou alors qu’elle vient à l’instant de quitter le bureau et qu’on me rappellera. Ce n’est pas sans condescendance, et avec un rien d’énervement, qu’on ajoute que je suis loin d’être le seul postulant ; qu’il faut que je prenne patience car il y a pléthore de candidats ; sans compter que l’éventail des possibilités n’est pas non plus très étendu. Lire la suite
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lundi 10 mai 2010
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lundi 10 mai 2010 | Textes
La Revue littéraire n°46, mai 2010
Natashka Moreau naît à Suresnes en 1978. Elle apprend à lire et à écrire à Paris. En 1986, elle se retrouve à Marseille où elle apprend le piano. À ses 18 ans, elle passe de l’autre côté de la Manche. Elle y apprend l’art, mais se rend compte que lire et écrire est ce qu’elle chérit le plus. Elle publie son premier roman, Le Royaume minuscule, en janvier 2007. Suit, en septembre 2009, Se hisser. En silence et transparence est sa première nouvelle publiée.
Photo : Andrius Jonaitis.
Natashka Moreau
En silence et transparence
Le corps à plat, j’étendais mes bras et regardais droit devant moi, en rase-mottes, afin que le clapotis auquel je contribuais, en même temps qu’une dizaine d’autres personnes, occupât la majorité de mon champ visuel. L’eau bleue et légèrement éblouissante remuait de manière désordonnée comme des doigts inspirés sur un clavier souple et c’est ainsi, les lèvres hermétiquement pincées l’une contre l’autre, les narines planant au-dessus de la surface, que je nageais, consciencieusement, aspirant quelquefois, inévitablement, des particules d’eau que j’essayais ensuite de recracher sans me faire remarquer. De toute façon, le maton roupillait sous son gros bonnet à visière, pendant que ses jambes, qu’il avait tenu à laisser sans protection, frémissaient au vent (quand il tressaillait, réveillé par le froid, il frottait le pelage hirsute de ses jambes nues et ne s’occupait nullement de mes petits crachats). Lire la suite
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mercredi 31 mars 2010
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mercredi 31 mars 2010 | Textes
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Serge Koster est l’auteur de nombreux essais et romans, dont les derniers ont été publiés aux Éditions Léo Scheer, collection « Melville » : Ces choses qui blessent le cœur, roman, en 2007, Le Sexe et l'Argent, abécédaire, en 2009.
Ce texte est extrait d’un livre à paraître en octobre 2010 aux Éditions Léo Scheer.
Photographie de Léautaud trouvée entre deux bouteilles.
Serge Koster
Léautaud tel qu’en moi-même
Chapitre 3. Approximatif pedigree
Qui sommes-nous, Léautaud et moi ? Le pluriel m’épargne en partie d’être submergé par « l’impudeur de parler de soi continuellement », à laquelle Stendhal réussit modérément à se soustraire en usant de pseudonymes. L’identité se définit-elle au moyen des paramètres de la généalogie et de la géographie ? Il y a quelque chose de délectable dans les facéties étymologiques. Elles font remonter l’anglicisme pedigree à l’ancien français pié de grue : avant que la grue ne désignât la putain exerçant son métier sur le trottoir délimité par ses allées et venues, l’expression renvoyait à la triple marque de sa patte, trois petits traits utilisés dans les registres officiels anglais pour établir et certifier l’appartenance à une lignée ancestrale ; cela valait pour l’homme comme pour l’animal dit de race pure. Race, vraiment ? Ce mot pourri a de quoi déclencher le rire des deux clients de cette étude : le rire strident et nationalement connu de Léautaud, le sourire crispé du scribe notoirement proche de l’anonymat qui signe ces lignes.
Quoique. À moi dont les parents paraissent venir de nulle part, l’année 2007 a fait entendre le chant des sirènes que compose l’offrande du blason identitaire. Une fondation, occupée de savoir qui est qui, m’a proposé d’acquérir par ses soins la chronique de ma famille dans son « développement historique », « patronyme séculaire », « histoire de l’héraldique » et « armoiries » à la clé. Or, je l’ai décidé une fois pour toutes : je n’ai ni arbre ni racines. Ma naissance, mes rencontres, mes livres, tout sort du « trou de mémoire » où on a précipité mes ancêtres avec l’absence desquels j’ai œuvré, tant bien que mal, pour conclure en compagnie de Paul Léautaud, qui proclamait en février 1931, neuf ans et demi avant ma naissance, ce sidérant credo : « Après le plaisir d’écrire, c’est bien ce qu’il y a de plus agréable au monde que de bouffer le cul de la femme qui plaît. » Exquis, n’est-ce pas ? Le culot de Léautaud. Un de ses atouts pour faire face à l’Histoire. Un des motifs de son annexion par quelques-uns. Tel que moi-même… Lire la suite
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lundi 22 mars 2010
Par La rédaction, le
lundi 22 mars 2010 | Textes
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Serge Safran est né à Bordeaux et vit à Paris. Auteur de recueils de poésie, récits de voyage, lettres et journaux intimes (L’Année Alison, ou comment survivre en amour à l’âge fatidique de 36 ans, La Musardine, 2006), d’un essai et de textes érotiques, il est également directeur littéraire aux éditions Zulma. Il a publié son premier roman, La Stagiaire, en 2008 (Éditions Léo Scheer, coll. « Melville »).
Image : Anton Van Dyck, Le temps coupe les ailes de l'amour.
Serge Safran
L’Écueil de naître
(journal, décembre 1977)
Carnet n°1
3/12/77
Il faut absolument qu’à partir d’aujourd’hui… Je n’en sais rien. Écrire. Pourquoi je me sens si seul, si malheureux, si dépourvu de toute raison de vivre ? En deçà de toutes celles que je me donne, de toutes celles que je montre. J’avais décidé de tenir un Journal. Je ne voulais plus. J’hésitais. J’hésite encore. La contrainte. Être astreint à écrire. Mais l’ennui. Mais le plaisir. La multitude de la vie multiple que je vis. Trop de choses perdues, évoquées, rêvées, ressenties. Être libre. Totalement. Ne rien devoir à personne. Sinon à moi-même. La Beauté. La Solitude. La Mort. N’importe quoi. L’amour. La vie. Les secondes qui s’écoulent. L’espoir qui me transporte. La mort qui me harcèle. Mes désirs follement désireux de vivre ce que je désire. Oui. Bon. Le métro démarre. J’ai du mal à écrire. Ma main tremble. Une habitude à prendre. Une de plus. Rimbaud. Pourquoi ? Arrêt. Je peux recommencer. Je décris. Un métis est assis à ma gauche. Lumières. Bruit des roues. Vitesse. Tremblements. Vivre comme je respire. Et écrire, par-dessus le marché. Au fond, une Noire, coiffée d’un bonnet en laine mauve. Un homme à moustaches, cheveux courts, lit debout à voix haute, la main sur le cœur. Il a des lunettes rondes. Il faut que je descende à République… Laumière. Chaleur. Bruits de pas. Il continue de lire à voix haute. Deux types s’assoient à mes côtés. Ils parlent et semblent se comprendre. Une langue qui m’est inconnue. Ah ! le claquement des portières, le bruit qui s’accroît.
Écrire donc un Journal avec pourtant la sensation (Stalingrad) que ce ne peut être tout à fait cela. J’ai tant de choses à dire, à confier. Je ne peux rester malheureux. Comme tout à l’heure. Dans les chiottes. Face au couple. À l’image du couple. Chantal avait beaucoup de douceur dans son visage, ses yeux bleus (1). Des gens montent. Je pousse mon pied, tire ma jambe (non, pas la jambe), enfin je rétablis les plis de mon jean en velours à côtes bleu marine. Dire comment je suis habillé. Je pense alors aux siècles futurs. De toute façon, je suis acculé. Évidemment, puisque je suis libre (Gare de l’Est). Ah ! la poésie. (J’en reparlerai, c’est sûr, il fallait s’y attendre.) Je porte donc le pantalon ci-dessus décrit. Je pense que je vais lire ce que je suis en train d’écrire à Babette dans quelques instants. Un col roulé en cachemire bleu marine. Il a coûté très cher à ma mère, je crois. C’est elle d’ailleurs qui a cousu aux coudes des rondelles de cuir bleu. J’ironiserais presque en disant que mon slip l’est aussi, bleu marine. Avec peut-être une petite tache de sperme séché. Il faudrait dire aussi pourquoi. J’ai peur – non, pas à vrai dire – de m’embarquer dans une telle galère. C’est sûrement le remède à cet enfer que je suis amené à traverser. Enfer est un mot bien pauvre. J’essaierai d’en changer par la suite (Richard-Lenoir). Beaucoup à dire, évocations, chansons… Par-dessus le col roulé, une chemise ample, bleu pâle, à rayures. J’aime beaucoup cette chemise chaude à col officier, bien que je n’aime pas ce dernier mot. Je l’ai achetée en présence de Cathy (2). Rue de Rennes. Pas très loin de la Fnac. Bastille ! J’ai raté ma station. Lire la suite
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lundi 22 mars 2010 | Textes
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Alfred Eibel
Serge Safran ou l’autre monde
ou les états et empires d’un bohème littéraire
Qu’attend le lecteur d’un journal, qu’il soit intime ou littéraire ? À cet égard le journal de Paul Léautaud participe de l’écrivain et du quotidien de cet écrivain. Il y a bien entendu le journal d’André Gide, celui de Roger Martin du Gard, celui de Valery Larbaud, un des plus roboratifs que je connaisse ; il y a celui de Julien Green, qui à ses débuts ne manque pas d’humour. Il y a le journal de Drieu La Rochelle, d’une interrogation permanente. Plus près de nous, le journal de Bernard Delvaille, sensible aux variations du ciel de Paris. Gabriel Matzneff consigne dans son journal les plaisirs de sa liberté conquise. Il y a enfin celui de Claude Michel Cluny, qui sait si bien voir. J’allais oublier Renaud Camus. Alors, va-t-on me demander que vient faire ici le journal de Serge Safran, que La Revue littéraire publiera désormais à intervalles plus ou moins réguliers ?
C’est qu’il s’agit du journal d’un inconnu, d’un poète en train de se construire, loin des milieux littéraires, des mondanités, des dîners en ville, un journal sans ronds de jambes d’un homme habitué à la gastronomie rapide. Lire la suite
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lundi 15 mars 2010
Par La rédaction, le
lundi 15 mars 2010 | Textes
La Revue littéraire n°45, avril 2010
Catherine Millot est psychanalyste et écrivain. Elle a notamment publié Nobodaddy : l’hystérie dans le siècle (Point hors ligne, 1988), La Vocation de l’écrivain (Gallimard, 1991), Gide, Genet, Mishima : intelligence de la perversion (Gallimard, 1996), Freud anti-pédagogique (Flammarion, 1997), Abîmes ordinaires (Gallimard, 2001), La Vie parfaite : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum (Gallimard, 2006).
Photographie tirée du film d'Alain Fleischer, Pierre Klossowski : un écrivain en images (1996).
Catherine Millot
Klossowski et les amis
J’ai connu Pierre Klossowski en mai 68. C’était au début du mois, avant la nuit des barricades de la rue Soufflot. Il y avait déjà une effervescence et c’est donc sur ce fond insurrectionnel que je l’ai vu pour la première fois. L’époque était en phase avec lui, car ce soulèvement n’était pas tant celui des « masses » que celui de ceux qui se voulaient des « cas singuliers », s’insurgeant contre les normes établies.
En mai 68, l’œuvre écrite de Pierre Klossowski était à son apogée. Il était en train de terminer Nietzsche et le cercle vicieux. Il avait publié ses principaux ouvrages : Sade mon prochain, Le Baphomet, Le Bain de Diane et la trilogie des Lois de l’hospitalité, dans la collection du « Chemin » chez Gallimard, dirigée par Georges Lambrichs. C’est d’ailleurs par ce biais que je l’ai connu. Mon fiancé de l’époque participait aux déjeuners que Lambrichs organisait autour des Cahiers du Chemin, et y avait rencontré Pierre Klossowski. Nous avions été conviés à dîner chez lui. Il venait de quitter la rue du Canivet, près de la place Saint-Sulpice, pour un petit appartement dans une cité HLM de la rue de la Glacière. Le contraste entre cette cité et l’intérieur de son appartement était frappant. Meubles anciens, très sombres, le son étouffé par des rideaux et des tentures, de nombreux tableaux : on pénétrait dans un autre monde, dans son monde hérité des milieux intellectuels et artistiques de la Mitteleuropa de la première moitié du XXe siècle, entre la Pologne dont ses parents étaient issus et la France des années 20, où sa mère fut l’élève de Bonnard. Derain, Maurice Denis, Guérin étaient des amis de la famille. Pendant la Première Guerre, ils séjournèrent en Allemagne et en Suisse. Sa mère, Baladine, devint alors un des grands amours de Rilke. Après la guerre, ils revinrent à Paris, où Pierre Klossowski adolescent connut Gide, dont il devint le secrétaire en 1923. Il fut, par la suite, aussi le secrétaire de René Laforgue, psychanalyste, et c’est la princesse Marie Bonaparte, grande amie de Freud et fondatrice de la Société psychanalytique de Paris, qui l’incita à écrire sur Sade, en 1933. Dans les années 30, c’est-à-dire à 25-30 ans, il fut très proche de Roger Caillois, Denis de Rougemont, Walter Benjamin, et surtout Georges Bataille avec lequel il participa à la revue Acéphale, ainsi qu’au groupe « Le Dieu vivant ». Il reste des activités de ce groupe de fort intéressantes « minutes » d’une « discussion sur le péché », à laquelle participaient Adamov, Bataille, Blanchot, Daniélou, Gandillac, Massignon, Sartre et Merleau-Ponty. Extraordinaire rassemblement qui donne une idée de la vie intellectuelle de l’époque. Lire la suite
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