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samedi 20 mars 2010

94. RL 44. Alain Baudemont, Cent mots dire

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Extrait d'un livre à paraître en mai 2010 aux Éditions Léo Scheer, collection « M@nuscrits ».

Photographie : © Thierry Berrod.

Alain Baudemont

Cent mots dire

(extraits)

jeudi 31 juillet

Chère V, je ne la prends pas mal, votre intervention à mon égard, mais souvent, et voulez-vous bien m’excusez (je ne suis pas certain que vous m’excuserez), je ne suis pas important, pour « mon petit poème », voulez-vous bien m’excusez, en forme de discours métaphorique qui, comme vous le dites, et vous avez raison, peut apparaître farfelu pour un esprit critique pragmatique.

Je suis farfelu, pardonnez-moi, me pardonnerez-vous, il ne me reste plus qu’à me jeter à la Seine, je le ferai en mon rêve (mon ami), sous le pont Mirabeau, tant qu’à faire, où coulent les poissons pollués et qui n’ont plus d’écailles d’or. Je n’y serais pas solitaire, je vous rassure, j’y rejoindrais Paul, un vrai ami, qui un moment où noir le soleil…

Ah, le monde est parfois si cruel, qui laisse se noyer le Poète.

jeudi 31 juillet

Je dois dormir, donc je rêve. Mais, j’aime dormir. Vos réponses, chère V, cher C, cher L, me prouvent une cordiale amitié ; votre cordiale amitié, chaque un(e) me touche. Je me reconnais, quelquefois être, comment dire, un tantinet, à côté de la plaque, paranoïaque, peut-être, qui sait. Est-ce comme ça que l’on dit ? Merci à vous.

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93. RL 44. Léo Némo, L'éternité, roman

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Tout sur Léo Némo ici.

Photographie : Murène gueule jaune de l'océan Indien (© Patrick Louisy).

Léo Némo

L’éternité, roman

(chapitres 3648 à 3655)

(3648) je n’y suis pour némo

je crée & suis le personnage central de 20 000 lieues sous les mers on va me retrouver quelques années plus tard dans une île mystérieuse héros accompli calme confiance en moi énergie courage je suis le prince Dakkar d’origine hindoue fils d’un riche rajah je poursuis de ma haine tout ce qui provient d’Angleterre plus tard à Paris au soixantième chapitre du livre tout va devenir savoir spéculations intellectuelles beauté des sciences sublime mathématique ordre calme rationalité meilleur des mondes commerçant dans la doulce France & en particulier sa capitale Paris tout est possible utopie
vous aurez vu ce qu’avant vous cher Glloqloun aucun homme encore n’aura pu voir & il est un principe qui vous guide tout au long de votre existence vous ne comprenez pas comme l’écrit un de nos illustres prédécesseurs dans ses Choses vues *vous ne comprenez plus comme lui qu’on ait peur du peuple souverain le peuple c’est nous c’est avoir peur de soi-même

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jeudi 18 mars 2010

91. RL 44. Benoit Deville, Monstres d'acier

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Benoit Deville est né en 1964. Quatorze m@nuscrits et un site.

Photographie de l'auteur.

Benoit Deville

Monstres d’acier

L’ouvrier se saisit d’une clef lourde à la mâchoire en forme de f et frappa, frappa, frappa sur la tôle, les manettes et les boutons-poussoirs, faisant hurler la sirène d’alarme et s’éclairer tous les voyants rouges. Il frappa et cogna jusqu’à se laisser tomber à terre, après avoir envoyé dans l’allée A la clef lourde à la peinture écaillée. La machine se tut, débranchée par un ouvrier pendant qu’un autre se penchait sur Georges.

« Machine désastre ! Machine tempête ! »

Tels sont les mots que je me suis créés pour survivre à toi.
Toi, ma machine que je retrouve tous les matins à six heures et que je quitte à dix-huit heures.
— Eh, Georges, tu viens fumer une cigarette ?

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lundi 15 mars 2010

89. RL 44. Marianne Desroziers, La disparition de la photo

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Marianne Desroziers, 31 ans, vit à Bordeaux. Elle est présente ici et .

Marianne Desroziers

La disparition de la photo

Cet homme sur la photo, attablé devant un repas de fête – Noël peut-être –, on dirait mon père à l’époque de ma naissance. Même regard rieur, mêmes cheveux châtains bouclés, même carrure athlétique contrastant avec des mains très petites et des doigts très fins, presque des mains d’enfant. En réalité, la scène se déroule cinquante ans plus tard, et il s’agit de mon fils, non de mon père. S’il n’y avait quelques détails marquant l’époque de manière irréfutable (un téléphone portable posé sur le guéridon, un lecteur de DVD à côté de la télévision, au dernier plan), j’aurais juré que c’était mon père.
Aucune date indiquée sous la photo. Je me creuse la tête : quelle année ? quelle fête ? quels invités ?
Sur la photo suivante, la femme un peu floue au foulard rouge, au fond à gauche, assise jambes croisées sur le canapé à fleurs un peu défraîchi, c’est moi. Le décor est le même que sur la photo précédente. De là à dire qu’elles ont été prises le même jour, je n’en mettrais pas ma main à couper tant le décor du salon est resté inchangé depuis des années.

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dimanche 14 mars 2010

88. RL 44. Don Lorenjy, Dégradations

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Don Lorenjy a publié, sous ce pseudonyme ou sous le nom de Laurent Gidon, deux romans, Aria des Brumes (D. L. ; Le Navire en Pleine Ville, 2008) et Djeeb le Chanceur (L. G. ; Mnémos, 2009), un recueil de nouvelles, Les Blaguàparts (D. L. ; Griffe d’Encre, 2010), et différents textes en revues (AOC, Bifrost...) et dans des anthologies (Ouvre-toi !, Griffe d’Encre, 2007, Super-Héros, Parchemins & Traverses, 2010, Mauvaise graine, La Table Ronde, 2010). On peut également lire de lui trois m@nuscrits.

Image : Nicolas Poussin, Et in Arcadia ego (1637-1638).

Don Lorenjy

Dégradations

Un jour, tu seras D n Lo e jy, ou moins encore. Ce sera déconcertant, amer, et proche de la fin aussi, mais tu ne le sauras pas. Tu te réveilleras d’une longue nuit sans rêve ni souvenir. Comme chaque matin, sans doute, mais de cela non plus tu n’auras pas conscience.
Reflété par un vestige de tain moucheté, tu chercheras à te reconnaître dans le visage fragmenté du miroir. Qui est cette personne qui te cherche du regard ? Il te faudra la sensation d’un doigt sur ta joue, corrélée à son image dans ton œil, pour que tu fasses le lien. Cette excroissance grumeleuse sur le front : est-ce toi, encore ? Tu la toucheras sans savoir. Tenteras douloureusement de l’arracher, renonceras. Ta conscience sera amputée de ses propres limites. Tu auras peur de cette forme d’absence à toi-même. Et puis tu l’oublieras. Comme tu auras peut-être oublié à quoi servent les robinets devant toi, bien qu’ils puissent encore te fournir de l’eau froide, de l’eau chaude. Cela fonctionnera encore. Autour de toi, ce qui peut se passer de toi fonctionnera. Alors pourquoi s’inquiéter ?

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samedi 13 mars 2010

87. RL 44. Anouchka Winczewska, Expresso

La Revue littéraire n°44, mars 2010

On peut lire Anouchka Winczewska ici.

Anouchka Winczewska

Expresso
roman (extrait)

J’étais assise au bar d’un petit troquet à Saint-Ouen, seule cliente d’un lieu sordide dévasté par le temps. Un gros flipper à l’angle de la salle, des murs recouverts de poussière et le sol en tomettes rouge passé où vieux papiers déchirés et mégots s’amassaient sans que personne s’en inquiète. Au fond du bar, la propriétaire, une énorme femme à la peau rougie, épluchait des patates en compagnie de deux autres personnes, visiblement des membres de sa famille, en s’adressant à eux dans une langue étrangère, du portugais sans doute. Je buvais un verre de vin rouge en regardant distraitement la télévision, disposée en hauteur au-dessus de ma tête et diffusant des vidéo-clips américains. Cela faisait une semaine que j’étais rentrée de mon expédition lilloise. Un conducteur bienveillant m’avait trouvée à l’aube, allongée au bord de la route, et m’avait conduite jusqu’à la gare. J’étais revenue avec le souvenir de cette nuit passée dans le froid qui me collait au corps, et les images imprécises de deux jours aussi irréels qu’un mauvais rêve. Dans le café où j’étais assise, un homme sortit soudain de l’arrière-boutique et ouvrit une trappe dans le sol pour descendre un escalier menant sans doute à une cave. Lorsque son corps fut en entier happé par cette bouche géante, il referma la trappe derrière lui. Je songeai que je n’avais rien à faire dans ce lieu et que je m’y étais peut-être trop attardée. Je payai ma consommation et sortit. Le soleil brillait dans le ciel, pourtant la ville était plongée dans l’ombre. Je marchai le long des immeubles de briques… Brique rouge… brique vieillie… brique oubliée… Que faisait Annabelle en ce moment ? Je pensais à elle, laissant l’écho de son prénom résonner dans mon cœur… son prénom… L’atmosphère particulière qui entourait ces quelques syllabes… C’était comme si rien n’avait changé. Un besoin irrépressible de les garder intactes semblait venir à bout de n’importe quoi. Il était pourtant hors de question que je la voie de nouveau. Dans une ruelle silencieuse, je découvris une petite maison en briques au rouge vif, aux balcons fleuris. Du linge pendait aux fenêtres et des cris d’enfants me parvenaient aux oreilles. Cette maison abritait sans doute un bonheur paisible et sans frasques, et je songeai avec nostalgie que ce bonheur-là, je n’y aurais peut-être jamais accès. Une femme d’une cinquantaine d’années en robe d’été sortit de la maison, accompagnée d’un chien. Je décidai de la suivre. Elle traversa la rue et déambula jusqu’à un petit square près duquel un manège en bois tournait doucement, distillant une musique légère et les cris de joie des enfants. Lorsque le manège s’arrêta, la femme monta s’asseoir sur un cheval de bois, et le manège se remit en route. Je regardai la femme tournoyer, un sourire serein aux lèvres et sa robe d’été dansant doucement au vent. C’était si doux et inattendu que je sentis mon cœur se réchauffer et une sérénité inconnue m’emplit tout entière. Je m’assis sur un banc près du manège, allumai une cigarette et la fumai en souriant.

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vendredi 12 mars 2010

86. RL 44. Manuel Montero, Le règlement

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Manuel Montero est peintre et écrivain. Il est né en Espagne en 1970. Tout ici ; le reste .

Dessin de l'auteur.

Manuel Montero

Le règlement
récit critique

Agacé par des remarques sur ses manques de prudence dans l’ivresse médicamenteuse, et par d’autres questions en batterie, Francesco a été méprisant envers son être aimé et il lui a carrément commandé de se taire. Nous comprenons la violence qu’elle a pu ressentir, face à un petit mâle qui prétend la gommer de la société, qui n’a presque pas de mots encourageants, qui se fout de ses projets.
Ils dînaient à La Fontaine Gaillon, et ils arrivaient d’une conférence de Luc Boltanski. Elle trouvait que le speech péchait par un jargon et une langue de bois qui le rendaient hermétique. Francesco était inspiré et il a mis en lingua franca l’exposé du dernier livre de Boltanski ; il était si enthousiasmé de pouvoir le traduire comme ça dans une langue plus imagée, plus chair à canon délicate, qu’au lieu de parler en demi-ton il poussait de vrais cris sur le chemin du métro pour expliquer Boltanski.
Francesco a été ambigu sur ce qu’il cherchait dans les autres modèles, à part elle. Il a parlé d’une recherche de l’obscénité, attribuant à cette idée des propriétés miraculeuses sur sa carrière. Il voulait persuader Virginie que la sensualité ne lui suffisait pas, qu’il trouvait la joie dans le sexe explicite. En fin de compte, il voulait briser son armure d’espoir à elle, sa pudeur, son rêve d’une carrière à côtoyer la classe politique qui la faisaient opposer les limites du convenable au travail de Francesco. Mais dans le désir ou la vocation de son métier de peintre, il y a une indépendance implicite, un refus des contraintes.

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jeudi 11 mars 2010

85. RL 44. Juline B., Lolita ne vieillit pas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Juline B. préfère conserver son pseudonyme.

Image : Balthus, La Chambre (1954).

Juline B.

Lolita ne vieillit pas

Je la trouvais pâle. Le regard ailleurs. La peau fanée. Le temps a passé. Pourtant…
Je me souviens de ses longues jambes fuselées, légèrement arquées, comme pour accueillir un homme avec plus d’aise. La démarche habile des femmes noires, la croupe haut perchée, le cul offert à mes mains déjà ridées, bien trop ridées pour son corps menu. Sa bouche autrefois vermeille, lisse et humide, saveur pain d’épice. Les sucettes qu’elle lapait, ses yeux posés sur les miens, battement de cils, lèvres savamment entrouvertes, gonflées, ourlées, effet ventouse, pour s’abattre ensuite sur le bâtonnet, l’engloutissant au plus profond de sa cavité. Croque. De ses deux billes noires, elle semblait me supplier : « Mange-moi comme je te mange. Toute crue ! »

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mardi 9 mars 2010

84. RL 44. Jacques Saint-Jacques, Étienne-Marcel

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Nous ne savons rien sur Jacques Saint-Jacques.

Photo : David Arnaud, Le Passage (2007).

Jacques Saint-Jacques

Étienne-Marcel

C’est amusant, cette histoire d’excuses. Ségo qui demande pardon à Zapa pour Sarko, Lang qui demande pardon aux Espagnols pour Ségo, la diplomatie des bons mots, la liberté d’expression des présidents, des éditorialistes et des mères la morale, la débilité divertissante de l’Europe contemporaine : j’étais plongé dans le journal, c’est-à-dire dans le vide, pour faire passer le temps. J’ai, chaque matin, dix minutes de métro, neuf stations. Réaumur-Sébastopol/Montparnasse. Je travaille dans la tour. J’ai aussi vu le sondage sur les Parisiens qui voudraient l’abattre. J’espère qu’on me fera descendre avant.
Dix minutes à regarder les Français fatigués par leur nuit, et qui attendent déjà la suivante, à respirer leur odeur d’after-shave en écoutant les basses de leur mp3 ou leurs conversations de primates dans leurs téléphones troisième génération, je n’en pouvais plus, alors désormais j’achète le journal au kiosque devant chez Félix Potin, qui n’est plus Félix Potin, je sais, ne m’emmerdez pas, et je cesse de compter les stations. Parfois, je lève les yeux. Saint-Sulpice. Bingo. Ce matin, je venais de lire la dernière phrase d’un éditorial très marrant à propos de la dictature qui risquait de s’abattre sur la France si le gouvernement continuait à dire des méchancetés aux journalistes, j’ai regardé, on entrait à Étienne-Marcel. Merde. Le truc ne marchait plus. J’ai quand même tourné la page. Les Sri-Lankais meurent au Sri-Lanka et prennent des lacrymogènes à la gare du Nord. Je comprends qu’ils préfèrent la gare du Nord.

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dimanche 7 mars 2010

83. RL 44. Nicéphore Pétrolette, Le gang des burqas

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Co-fondateur et porte-parole du CAKE (Communauté atroce des kamikazes écrivains), groupuscule anarcho-rigolo, Nicéphore Pétrolette est un chic type (d’après ses voisins) et une ordure finie (selon la police). Auteur de vingt-cinq m@nuscrits.

Nicéphore Pétrolette

Le gang des burqas

Meaux, fin 2009. Tandis que les braves gens se préparent à acheter des cadeaux moisis pour fêter Noël en compagnie des dégénérés congénitaux de leurs familles de ploucs, de sombres complots se trament en silence à l’abri des regards indiscrets dans ce Gotham City du pauvre dont le seul nom me glace d’effroi alors que mon courage n’est plus à démontrer, étant donné que j’ai voté pour Bayrou à la présidentielle. À l’angle de l’avenue Dominique-Strauss-Kahn et de la rue du Vieux-Pervers, une personne couverte d’un voile intégral apparaît. Ayant sans doute revêtu cette modeste étoffe achetée pour une somme modique sur le Net à des fins de pureté religieuse, uniquement atteinte en France métropolitaine en protégeant entièrement son corps derrière une capote géante en toile, elle avance tranquillou parmi la foule qui la toise d’un œil mauvais. Soudain, et contre toute attente, deux autres femmes portant la burqa surgissent de l’impasse Ceaucescu et se joignent à la première. C’est maintenant trois personnes totalement voilées qui déambulent dans le centre-ville de Meaux, en direction de la mosquée – mais, surprise, elles ne font que passer devant le bâtiment et pénètrent dans une agence du Crédit Agricole, peut-être pour ouvrir un compte 100 % halal.
Il n’en est rien : à peine entrée, l’une d’elles bondit sur la table la plus proche et sort deux 357 Magnum qu’elle braque sur une employée en panique.

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samedi 6 mars 2010

82. RL 44. Françoise Rigal, Un homme

La Revue littéraire n°44, mars 2010

Je commence avec cette étonnante nouvelle de Françoise Rigal la mise en ligne des textes choisis par la revue sur la plateforme M@nuscrits où, je le précise pour nos nouveaux lecteurs, chacun peut librement, sans aucune intervention de la part des Éditions Léo Scheer, déposer ses manuscrits ; sur ce principe d'édition, que nous avons nommé rétropublication, voyez ce que nous écrivions il y a un an et hier. Le logicien qui sommeille en moi frémit un peu quand il réfléchit au circuit suivi par ces textes qui, au croisement de ladite rétropublication papier et de la prépublication internet, se retrouvent avec trois vies différentes. Mais les principes doivent être aveuglément suivis, sinon ce n'est pas drôle, ni sérieux. La revue nouvelle manière publie l'intégralité de ses sommaires sur internet, allons-y donc, croissons et multiplions : ce n'est pas tous les jours qu'on peut se plaindre de voir pousser de la bonne littérature comme du chiendent.

Françoise Rigal est comédienne, traductrice et écrivain. « Un homme » est extrait du recueil Petites nouvelles cruelles.

Image : Jean Fautrier, Tête d'otage 1, 1944 (Museum of Contemporary Art, Los Angeles).

Françoise Rigal

Un homme

Ma vie a basculé. Je ne me connais plus, je ne me rêve plus, je n’existe plus. Chaque molécule de mon corps a été transmutée, extirpée, écrasée. Une créature nouvelle a pris ma place, à jamais… À jamais, j’exagère. Mon espérance de vie se compte en jours, peut-être en semaines. Je n’aurai pas le temps de mieux connaître ce nouveau moi, accouché dans l’horreur, mon double, mon frère, ma douleur.
Un contrôle dans le train. Je suis calme, impassible. J’ai essayé de m’habituer à la peur. Mes mains sont toujours moites, l’adrénaline m’inonde, mais les soldats et leurs chiens ne l’ont jamais perçue. Cette fois, il y a un problème, un défaut dans mes papiers. Je n’ai rien remarqué. Je ne suis pas un spécialiste. Je fais confiance à ceux qui me les procurent. À tort. Je sais maintenant le prix de la confiance. Il est exorbitant.

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vendredi 12 février 2010

76. RL 43. Marie Rivière, Monologues

Le numéro 43, en librairie depuis mercredi, s'ouvre sur ce texte de Marie Rivière, dont le premier roman, Fond de carte, est sorti le même jour. Je reviendrai plus longuement, à côté, sur Marie Rivière. Voyez d'abord cet avant-goût, ce premier signe de ce dont l'évidence vous sautera aux yeux quand vous lirez son livre : cette jeune femme est un écrivain, et de la meilleure espèce. Ce qui commence aujourd'hui, j'en suis tout à fait persuadé, ne s'arrêtera plus, et sera superbe.

Marie Rivière

Monologues

regarde regarde chez nous comme c’est joli vois comme il fait beau vois comme nous sommes riches vois comme nous sommes authentiques vois comme nous sommes civilisés vois comme nous sommes unis vois comme nous sommes cosmopolites vois comme nous sommes millénaires vois comme nous sommes hi-tech vois comme nous sommes gentils vois comme nous sommes organisés vois comme nous sommes proches de nos racines vois comme nous sommes éduqués vois comme nous sommes enviables vois comme nous sommes polis vois comme nous sommes universels vois comme nous avons de la chance vois comme nous savons faire la fête vois comme nous sommes exotiques vois comme on se ressemble vois comme nous sommes accueillants

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jeudi 4 février 2010

75. RL 43. Myriam Thibault, Une journée boulevard Saint-Germain

Myriam Thibault est née en 1993. Elle est en première S à Tours. Elle joue du piano et de la flûte traversière (dans un big band), et se passionne pour le cinéma et la littérature depuis plusieurs années déjà.

Photo : Julien Taylor

Myriam Thibault

Une journée boulevard Saint-Germain

Comme tous les matins, je me lève entre 9 heures et 11 heures. Tout dépend des aléas de la nuit précédente. Vous pourriez conclure que je n’ai pas d’horaires de travail, et vous auriez raison. J’ai un métier – si on peut appeler cela ainsi – qui me permet de me coucher et de me lever à l’heure à laquelle j’aspire. Mais je le considère plutôt comme un plaisir. Une occupation, qui me permet de gagner ma vie. Et de bien la gagner.

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mercredi 20 janvier 2010

67. RL 43. Nasir Jones, N.è.g.r.e et autres textes

Nasir Jones

N.è.g.r.e et autres textes

traduit de l'anglais (États-Unis) par Manuel Goldman

N.È.G.R.E
N.i.g.g.e.r

Nous ne faisons confiance à aucun leader noir.
Ils nous passent à la poêle. Ils la mettent sur le feu.
Avec des œufs en poudre et du fromage des aides sociales.
Et les calendriers avec Martin. JFK. Et Jésus.
On doit être propre pour aller à l’école. Et avoir des baskets superbes.
Des écoles aux vieux livres dépassés. On nous a oubliés.
Ceux qui passent leurs étés à se rafraîchir devant les bouches d’incendie.
Oui je viens du ghetto. Où de vieilles femmes noires discutent taux de sucre.
Où il n’est pas inhabituel de tomber sur des photos de funérailles d’amis.
Et il y a du papier aluminium autour des antennes télé.
Il y a une petite télé au-dessus d’une grosse télé. Tous les repas sont des dîners-télés.
Les filles lissent leurs cheveux avec de la gelée jus de fruits.
Ils nous donnent des citrons. On a fait de la limonade.
Maintenant le nègre gagne beaucoup.
Par mes ancêtres esclaves. Descendant de rois. Il est nécessaire que je bling.
Que je mette des gentes sur tout. Et des Tim’s sur chaque scène.

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mardi 12 janvier 2010

61. Sacha Ramos, Le Dernier Homme (œuvres complètes)

Sacha Ramos n'est pas né d'hier, quand bien même son premier roman, Le Complot des apparences, vient de paraître. D'abord, il a eu et a toujours une autre vie, ailleurs, dans un autre art. Mais surtout ce premier roman n'est pas un premier livre, et de plus a été précédé, préparé, par une activité débordante dans la revue, depuis longtemps. Voilà cinq ans, je recevais par la poste une nouvelle d'une dizaine de pages dont, selon l'usage, je lus les premières lignes ; ce qui se passa est moins fréquent : je ne la lâchai pas jusqu'à la fin. J'y avais trouvé ce que nous recherchons en permanence, non sans un certain nombre de déceptions : une voix, une écriture virtuose, qui paraît couler de source, un univers dense, plein et délié, débordant de vie, un regard neuf qui, sans jamais lâcher le réel, le transfigure, une drôlerie inlassable, d'où l'émotion surgit, paradoxale et d'autant plus forte, bref, un écrivain évident, incontestable, que d'emblée j'ai eu envie de suivre. Ce qui aboutit donc, ici, , puis ici encore, et ainsi de suite jusqu'à ce Complot dont Sacha raconte la genèse ici. Cette première nouvelle, qui du reste avait été tout de suite remarquée, la voici. Je l'ai relue pour cette mise en ligne, et je dois avouer que je persiste à me donner raison : quelque chose de rare se passait déjà, une promesse s'esquissait, qu'il ne fallait pas manquer.

La Revue littéraire n°14, mai 2005

Sacha Ramos

Le Dernier Homme (œuvres complètes)

« Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes en clignant les yeux.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

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