Ce personnage de comtesse hongroise, pionnière des légendes sur les vampires, m'a toujours fascinée. Ainsi j'étais très heureuse que Julie Delpy lui consacre un film. Erzébeth Bathory était une puissante noble dans la Hongrie à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, alors que le pays tentait de résister aux invasions turques.

Sur fond de Renaissance, cette femme est dotée d'une très forte personnalité, d'une grande intelligence et partage avec sa famille le goût de la cruauté. De plus, elle apprécie l'ésotérisme malgré sa piété protestante, contre un roi catholique qui lui doit énormément d'argent. Veuve, Erzébeth hérite d'un immense domaine et d'une armée efficace.

Pour la détrôner, le conte Thurzo (William Hurt) utilise ce qu'il sait d'elle, après qu'elle soit devenue folle. Elle aurait passionnément aimé le fils de Thurzo, qui a 18 ans de moins qu'elle, et aurait développé une obsession meurtrière de la vieillesse. Telle Faust et Don Juan, Erzébeth refuse de se faner et est prête à tout pour se conserver intacte pour le retour de son aimé, auquel elle croira jusqu'au bout. Le jeune homme s'avèrera lâche. Une idée digne de Dracula lui vient en tête. Pour rester belle à jamais, elle prend des bains de sang de jeunes filles vierges, de sang aristocrate de préférence. Elle aurait imaginé une machine genre Moulinex taille humaine, avec des dents en forme de scie qui pressurait les filles pour ne gâcher aucune goutte de ce sang si précieux à obtenir.

La procès qui la condamna à être emmurée vivante ne permet pas de savoir si elle a réellement commis ces barbaries dont on la charge. Ces preuves auraient pu être confectionnées par ses adversaires pour la réduire à néant et lui saisir ses richesses. Une femme de pouvoir était intolérable aux hommes. Mais son histoire est devenue éternelle, bien que le dans le Dictionnaire des personnages populaires de la littérature, le texte sur Dracula affirme que son auteur, Bram Stoker "ne pouvait connaître l'existence de cette gente dame". Pourtant le contexte atroce et inquisitoire, la permanence de la violence et des tortures, le cadre sanglant dans lequel la comtesse a vécue, font de son fantasme d'un corps immortel, une pensée aussi moderne que celle d'un conte romantique du XIXe siècle.

Le film de Julie Delpy est rigoureux historiquement, classique et gracieux dans sa mise en scène sans spectaculaire, et elle parvient à ressusciter cette figure négligée parce que femme. Dracula doit peut-être son androgynie à d'autres rites traditionnels, parmi ceux convoqués pour le roman, que seulement Vlad Tepes, l'empaleur roumain du XVe siècle. Et Calligula, l'a-t-il inspiré également? Les héros cachent une partie de leurs origines comme des secrets inavouables.