150. Cinéma - Joël Seria
Par Angie David, mercredi 23 juin 2010 :: #150 :: rss

Il n'y a pas d'actualité stricto sensu sur Joël Seria, son dernier film, Mumu, est sorti en mars dernier, 25 ans après une série de chef d'oeuvres qu'il réalisa dans les années 70. Joël Seria est un de mes cinéastes français préférés avec Maurice Pialat, Eric Rohmer et Barbet Schroeder. Il a inventé une figure flamboyante du beauf national, incarné par le magistral Jean-Pierre Marielle, hard-core jusqu'au bout et pourtant tellement poétique, dans sa connerie comme dans son idéalisme de l'amour, il ne demande qu'une femme, des gosses, le soleil et des potes pour être heureux. La marque de fabrique de Seria n'est pas seulement l'humour irrésistible et la beauté de la langue, ni le jeu lâché de ses acteurs et actrices qui osent l'extrême sans aucune coquetterie déplacée, mais la décoration et le stylisme.
Pointilleux sur le choix des papiers peints over kitchs, les sapes démentes en vynil rose ou tweed pop, les voitures, les objets du quotidien, le bistrot, on boit des perroquets et surtout on parle de cul. Culottés, les films de Seria le sont, accentués par la narration romanesque et romantique, une esthétique de l'image brillant de mille feux. Je vois et revois Les Galettes de Pont-Aven et surtout, mon chouchou, Comme la lune, sans jamais quitter la tension hypnotique et le rythme trépidant de ses films, hurlant de rire au fur et à mesure où on discerne la polysémie des dialogues et scènes. Marie Poupée est une ode scandaleuse aujourd'hui de la pédophilie fantasmée, avec un homme qui aime une femme parce qu'elle ressemble aux poupées de porcelaine qu'il collectionne. Jeanne Goupil, sa femme et égérie, irradie une de fois plus le film. Je n'ai jamais eu l'occasion de voir Les deux crocodiles où Carmet et Marielle vivent une passion physique. En revanche, j'ai adoré son dernier film, Mumu sur lequel à l'époque j'avais écrit un texte que je publie ici, infra.
Un excellent reportage de Tracks a été consacré à Joël Seria lors de la sortie de Mumu, les extraits des différents films sont lumineux.
En DVD, on trouve Les Galettes, Comme la lune, Mais ne nous délivrez pas du mal (son premier long-métrage), et un autre de mes chouchou, Charlie et ses deux nénettes, où Marielle apparaît pour la première fois en VRP de cathédrales à loupiottes, super trash, et relevant déjà du génie. Et Mumu + Marie Poupée.
A propos de Mumu :
Pensionnaire à contrecœur, balloté d’écoles privées en écoles privées dont il est chaque fois exclu, Roger Lantier n’a que onze ans lorsqu’il se retrouve, en dernier recours, au sein de l’austère classe de Mademoiselle Mullard, surnommée Mumu par les garçons. L’école Saint-Eugène est une véritable arche de Noé où sont recueillis une trentaine d’enfants, tous placés en pension par des parents qui ne s’embarrassent guère de leur présence quand ils deviennent encombrants. Juste après la guerre, en 1947, les hommes, s’ils n’ont pas tout simplement été fusillés par les Allemands, reviennent brisés des camps de prisonniers. Ils tentent de reconstituer, tant bien que mal, un foyer, un travail, une vie normale. Dans ce contexte, les femmes se taisent et obéissent à leurs époux. A l’époque, les enfants sont loin d’être les rois.
Lantier (à l’école, on s’appelle par le nom de famille) est en conflit avec son père, considéré comme le mauvais garçon comparé à son parfait grand frère, il se fait renvoyer de toutes les établissements pour un oui pour un non. Il ne rêve que d’une chose : être lui aussi « externe ». Ce statut de privilégié, de chouchou à sa maman, est un idéal inaccessible pour ces petits gars de la campagne, au fin fond des Deux-Sèvres, dans une France moribonde, qui peuvent déjà s’estimer heureux d’avoir été accueillis par la fameuse Mumu. Cette institutrice à l’ancienne s’est fait une réputation dans toute la région par la sévérité de ses méthodes d’éducation et sa capacité à faire travailler des enfants en parti orphelins pour qu’ils obtiennent le plus prestigieux des diplômes, le certificat d’études. Lantier découvre qu’il peut réussir, sa classe devient un refuge, où, pour la première fois, il se sent à l’abri.
Mademoiselle Mullard remarque que Lantier a des dispositions, et derrière les crises d’hystérie auxquelles elle se livre quand les élèves sont dissipés – ils jouent aux billes ou regardent sous sa jupe – et les insultes dont elle les congratule (« fils de Schleu » ou « triple buse »), plus qu’une tendresse, un lien filial se noue. Il est le fils qu’elle n’a pas eu, elle est la mère qui veut bien de lui, mais à une condition : qu’il connaisse par cœur les règles de grammaire ainsi que les principales dates de l’histoire de France. L’école est alors dotée d’une grande valeur car elle favorise l’émancipation et la solidarité. Une communauté des laissés pour compte s’est constituée autour de Mumu (Sylvie Testud absolument exceptionnelle dans ce rôle où elle laisse subtilement apparaître toute l’humanité de cette femme, au-delà du monstre d’autorité), de Monsieur le curé, gentil mais un peu lâche (Jean-François Balmer) et de Ribeyrolles, le pauvre pion baptisé Saucisse par les gosses (Bruno Lochet) complètement dépassé par l’énergie qui se dégage à chaque plan.
Au sein de l’école, la classe, le réfectoire, le tilleul dans la cour où les enfants ont construit une cabane, au milieu des champs, à la rivière, chez Perchard, le copain de Lantier, qui lui permet de regarder comme sa mère (Helena Noguerra) est belle, Joël Seria filme sa propre enfance en jouant avec les règles de la transcription. Une impression d’enfant devient une vérité biographique : étant donné la difficulté de la relation, et la différence notable de traitement avec son frère, Joël Seria était convaincu de ne pas être le fils biologique de son père, mais cela est sans doute faux – il ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à son père. Au cinéma, cette explication devient plausible et elle sort de la bouche même du père (Dominique Pinon). Joël Seria pousse l’imbrication entre fiction et autobiographie au point de faire jouer le rôle de sa mère par sa propre fille. Et comme dans son film mythique, Les Galettes de Pont-Aven, interprété par l’inoubliable Jean-Pierre Marielle, le père est représentant de commerce, au cinéma comme à la ville.
Quand Joël Seria regarde le petit garçon qu’il a été, il retrouve la même fougue, la même passion de vivre et d’aimer, et une certaine réserve. Les images sont d’une esthétique pop, en contrepoint d’un décor classique, les dialogues sont vifs, drôles et émouvants, et redonnent, à la dure réalité des choses, tout son éclat. La sincérité a remplacé une certaine ironie, et l’humour résulte parfois de la dureté du vécu, seul remède contre le désespoir. On rit avec les élèves quand Mumu déclare à l’un d’eux : « Quand tu es né, ta mère n’a pas accouché d’une étoile filante. » Et les larmes montent aux yeux tant les personnages sont attachants, ce petit groupe où adultes et enfants essayent ensemble de recréer une humanité.

Commentaires
1. Le dimanche 27 juin 2010 par Catherine
2. Le lundi 28 juin 2010 par Angie
3. Le mercredi 18 août 2010 par aymeric
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